Nous,
compagnons, amis et responsables d'Emmaüs, vous lançons un appel.
En février 1954, nombreux ont été ceux qui ont participé
à l'insurrection de la bonté. Cinquante ans après, nous nous
adressons à nouveau à vous. Et à vos enfants. C'est de leur
avenir qu'il s'agit, autant que du nôtre. C'est maintenant que nous construisons
le monde de 2054. En 1954, on se relevait à peine de la guerre. On avait
eu faim, on avait eu froid. On avait souffert et on savait lutter pour survivre.
On savait aussi se mobiliser. Vos parents l'ont fait. C'est à votre tour
maintenant. Même si vous n'avez pas envie d'être dérangés
dans un monde confortable pour beaucoup. Un monde du trop-plein.
Nous
vivons dans une nation riche. Avec, cependant, des millions de personnes
qui survivent
sous le seuil de pauvreté. Une nation qui devrait mobiliser toutes ses
forces pour construire son avenir, mais qui laisse des millions de chômeurs
de côté. Une nation qui a tant construit qu'on y trouve près
de trois millions de résidences secondaires. Et autant de personnes mal
logées. Une nation qui s'est dotée d'un système de protection
sociale formidable. Et qui pourtant souffre, comme jamais, du manque de lien social,
qu'aucune allocation ne saurait remplacer. Une nation au milieu d'un monde de
misère et qui voit les moins puissants comme une menace. Une nation qui
sait porter haut et fort ses idéaux, mais qui a besoin de retrouver l'estime
d'elle-même. Que sont la liberté, l'égalité, la fraternité,
sans la dignité ?
Alors
que faire ?
Attendre ? Laisser faire ? Se lamenter ? Compatir ? Assister ?
Accuser ? Prendre peur ?
Acculer
la jeunesse au désespoir et à la violence...
Non
! Cessez de vous sentir impuissants devant tant de souffrances. Trop
facile d'attendre
et de compter sur les autres ou sur l'Etat. Et dangereux. Sortons de cette torpeur
qui nous écrase. Nous vous appelons à passer à l'acte. Pour
éviter que notre inaction ne devienne un crime contre notre humanité.
C'est
quand chacun d'entre nous attend que l'autre commence qu'il ne se passe rien.
C'est quand nos voisins, nos collègues, nos amis verront que nous agissons
qu'ils nous rejoindront. Faire des petites choses n'est jamais ridicule, n'est
jamais inutile. Mieux vaut notre petit geste, notre petite action qu'un grand
et beau rêve qui ne se réalise jamais. C'est en agissant que nous
changerons le cours des choses. Soyons exigeants avec nous-mêmes pour pouvoir
exiger des autres. C'est cela, la véritable solidarité.
Regardons
autour de nous. Transformons ces visages anonymes de la misère en femmes
et hommes qui peuvent nous aider à donner un sens à notre existence.
Intégrons dans notre vie quotidienne la cause des plus faibles. Renonçons
peut-être à une parcelle de notre confort pour faire une place à
ceux qui n'en ont pas. Cela ne nous fera pas perdre la nôtre mais la rendra
plus digne.
Qu'est-ce qu'un médecin qui ne soigne pas les plus souffrants
?
Un enseignant qui ignore les illettrés ? Un voisin qui ne connaît
pas ses proches ?
Un salaire bien gagné quand l'emploi d'un autre a
été détruit ?
Qu'est-ce
qu'une vie à ne s'occuper que de soi-même ? 
Trouvons,
autour de nous, celles et ceux qui peuvent nous aider à aider. Libérons
pour d'autres ce temps dont nous manquons pour nous-mêmes. Allons au-devant
de ceux auxquels on renvoie leur inutilité à la figure. Faisons
avec eux comme si c'était nous. Ne laissons pas notre bonne volonté
se gâcher comme une ressource non exploitée.
Ce
n'est pas à nos gouvernements de nous dire comment être solidaires.
C'est à nous de leur montrer la société que nous voulons.
Ils comprendront.
Entre
ceux qui ont perdu leurs raisons de vivre, parce qu'ils n'ont pas assez, et ceux
qui ne trouvent plus leurs raisons de vivre, parce qu'ils pensent avoir tout,
il faut s'aider.

Tout
simplement pour que les humbles ne soient plus des humiliés.
C'est
cette action qui donnera sens à notre vie et rayonnement à notre
nation.
L'INSEE
estime à 3,7 millions (en 2000) le nombre de personnes qui vivaient en
France en dessous du seuil de pauvreté (579 euros par mois pour une personne
seule). Pour la Fondation Abbé Pierre, plus de 3 millions de personnes
sont mal logées ...