Destin solidaire

.« Car pour être d'une autre nature, la tâche qui nous attend au XXIe siècle n'est pas moins noble : il s'agit de donner du sens au progrès, et de n'avoir de cesse de le redéfinir. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Avant tout, opérer un changement radical dans la réflexion. Accepter, comme je l'ai maintes fois dit et écrit, de passer du siècle des vanités à celui de l'humanité. Comprendre une fois pour toutes que le temps du quantitatif est révolu, et qu'il nous faut aborder ce progrès d'un type nouveau sous l'angle du qualitatif. Pour l'heure, beaucoup de nos prétendues avancées ne sont que des trompe-l'œil, des illusions démenties par des effets secondaires redoutables. Le souci qui doit devenir essentiel est : telle décision, tel choix public peut-il améliorer la condition humaine ? Va-t-il contribuer à son bonheur ? Questions fondamentales que nous ne nous posons plus, mais dont nous ne pourrons faire l'économie dans un futur proche.
À la place d'un individualisme farouche, il s'agit de placer au centre de nos valeurs l'accord avec soi-même et avec les autres, de créer une véritable solidarité qui fonctionne dans l'espace, se préoccupe du sort des autres, cherche les équilibres et les contre-pouvoirs qui permettront à notre société d'être plus humaine et plus juste. Nous ne devons plus accepter que, chaque minute, quinze personnes meurent de faim dans le monde. S'en suivront nécessairement des actions courageuses fondées sur un authentique respect d'une nature dont nous aurons enfin compris que notre propre destin est solidaire.
Il nous faudra aussi étendre notre devoir de solidarité aux temps futurs ; nous sentir liés aux générations suivantes, accepter notre responsabilité écrasante face à elles, être comptables de nos actes afin que nous ne lisions jamais dans les yeux de nos enfants l'échec de nos vanités. Nous n'avons pas le droit de leur laisser comme seul héritage la gestion de nos faillites et nos incuries, comme nous leur abandonnons aujourd'hui nos déchets nucléaires. Nous devons refuser de fonder une éthique sur des comportements dont la plupart pourraient se résumer à une formule lapidaire : après nous, le déluge.
Pour cela, les sociétés devront construire une technologie plus juste, plus humaine, plus adaptée à ce monde fini qu'annonçait Paul Valéry et qui est désormais le nôtre. Il est temps d'abondonner nos positions impérialistes, de sortir d'une mégalomanie qui n'a plus lieu d'être, puisque, d'un strict point de vue productif, l'homme a fait la démonstration qu'il pouvait tout : produire plus, consommer plus - et tuer plus. Il a même réussi un exploit sans équivalent : se construire une impasse dans laquelle il s'est enfermé. Aura-t-il la lucidité, le courage et la force de s'en sortir ?

Telle est ma profession de foi. Le nœud de ma colère et mon espérance, mêlées.»
Extrait du livre "Le syndrôme du Titanic" - Nicolas Hulot - © Calmann-Lévy, 2004 - pages 86-87