Qu'est-ce qu'une action de proximité ?



Être le pont

En juillet 2008, je mettais les pieds à Ulan Batoor pour rencontrer les êtres aidés par la mission Mongolie. Comme je m’y attendais, j’ai été très touchée par les enfants des rues. Mais j’ai reçu un autre choc auquel je ne m’attendais pas : celui des silhouettes grises qui fouillaient, plusieurs fois par jour, les poubelles de l’immeuble où nous séjournions. Cette odeur âcre des immondices remuées est restée dans ma mémoire. Quoi ? Des hommes étaient obligés de plonger leurs bras dans ces saletés nauséabondes pour survivre ? Cela me retournait le cœur et l’estomac !
Nous avons bien essayé de déposer quelques restes intéressants de nos repas mais ce n’était évidemment qu’une goutte d’eau momentanée qui ne pouvait pas m’apaiser intérieurement.
Un jour, un des ces hommes m’a offert son regard et son sourire, ce fut un bref moment d’échange entre êtres humains de deux mondes si éloignés … je souffrais à ce moment-là de ces deux mondes côte à côte, celui de ces hommes réduits à la survie la plus radicale et le mien, celui d’une femme où la nourriture était abondante, débordante et gaspillée. Deux mondes qui ne pouvaient se rencontrer. Je suis rentrée de Mongolie avec cette fêlure dans le cœur.
Quelques mois plus tard, moi qui ne regardais plus la télé depuis longtemps, je tombe « par hasard » sur une émission montrant qu’en Suisse aussi des hommes et des femmes fouillent dans les poubelles des supermarchés pour se nourrir ! Stupeur !
Immédiatement je me dis : « En Mongolie, je ne pouvais rien faire mais ici je veux faire quelque chose ! » C’est dans cet élan que j’ai pris contact avec les différents supermarchés de ma ville. Beaucoup m’ont répondu qu’ils avaient déjà une relation avec des organisations de solidarité. En insistant j’ai reçu une réponse positive. Et me je suis renseignée sur les lois de l’hygiène à respecter.
Une amie m’avait parlé d’une maman seule avec ses deux enfants qui avait du mal à joindre les deux bouts. Et cette maman connaissait dans son immeuble, une autre famille en grosses difficultés financières suite à un accident de travail du papa.
Et depuis quelques mois, chaque mercredi matin, je vais récupérer dans un supermarché de ma ville, les restants de produits réfrigérés du jour qui autrement seraient donnés aux cochons. Puis, je les apporte à deux familles proches de chez moi.
Commencer cette action de proximité dans ma ville m’a bien sûr soulagée de ce choc reçu en Mongolie. Mais il y avait un malaise qui demeurait et que je n’avais pas identifié quand je me retrouvais avec mes sacs remplis devant ces mamans.
Après m’être interrogée, le souvenir est remonté. Un jour que j’étais mariée et jeune maman, j’ai appris que ma maman et ma petite sœur n’avaient plus d’argent et plus de quoi se nourrir. J’étais allée remplir leur frigo avec une immense tristesse devant leur situation et leur détresse. Je me sentais également coupable d’être en sécurité financière alors qu’elles ne l’étaient pas, coupable d’être du bon côté de la barrière et de ne pas avoir perçu leur détresse plus tôt ! Ayant reconnu la jeune femme que j’étais et cette douleur qui m’habitait à l’époque, j’ai pu me déculpabiliser et m’apaiser en regard de cette souffrance d’autrefois.
Aujourd’hui, je sais que je ne suis pas coupable de la situation difficile que vivent ces mamans de mon village comme je n’étais pas coupable de la situation de ma maman et de ma petite sœur autrefois. Mais le souci de ces mamans qui s’angoissent pour remplir leur panier familial est devenu mon souci. Si je ne suis plus coupable, je mesure ma responsabilité : devenir un pont entre le monde des « trop » du supermarché et le monde de ceux qui ne mangent pas assez, et commencer ainsi, à soulager la vie de quelques personnes
Oui, c’est bon pour moi d’être ce pont-là, c’est bon d’avoir trouvé ma juste place entre ces deux mondes. Cette action de proximité soigne ma fêlure du cœur, celle que j’avais ressentie à mon retour de Mongolie. J’agis à ma mesure, apprenant à me voir donner maladroitement, pour donner un peu plus juste.
Je rencontre ces femmes et je me rencontre à travers elles.

Anita - septembre 2009